L’âge chronologique est obsolète : place au jumeau numérique et à l’âge biologique 

« Il n’y a qu’un pas du traitement à la prévention. » C’est par ce constat que le Pr Fabrice Denis, oncologue et chercheur, introduit un changement de paradigme. Habitué à traiter des pathologies souvent évitables à des stades avancés, le fondateur de l’Institut de Prévention Astrium plaide pour une médecine préventive de haute précision s’appuyant sur l’intelligence artificielle, la pharmacogénétique et l’imagerie.

Depuis 2015, le vieillissement fait l’objet d’une reconnaissance croissante comme processus pathologique dans les classifications et travaux de l’OMS, ouvrant la voie à des essais cliniques et à des stratégies thérapeutiques dédiées. « Qui dit maladie dit traitement, et donc essais cliniques », souligne le Pr Denis, qui a défendu sa vision de la prévention lors du Symposium « Mieux vaut prévenir que guérir » organisé par We.link.care récemment. L’enjeu n’est plus seulement de vivre plus longtemps, mais de dépasser l’âge chronologique, qu’il juge insuffisant pour rendre compte de l’état réel de l’organisme.

Le vieillissement n’est ni linéaire ni homogène. Biologiquement, l’organisme connaît deux phases d’accélération marquées, autour de 44–45 ans puis de 55–60 ans, au cours desquelles les dysfonctionnements vasculaires, métaboliques et immunitaires s’intensifient rapidement. Plus encore, les organes ne vieillissent pas tous au même rythme. « Environ 20 % de la population présente un organe qui vieillit beaucoup plus vite que les autres », précise l’oncologue. Cet organe produit alors des sénokines inflammatoires susceptibles d’accélérer le vieillissement du reste de l’organisme. Un différentiel d’environ sept ans d’âge biologique sur un organe clé est ainsi associé à une augmentation de la mortalité de 20 à 50 %.

Sortir de la « médecine préventive à la papa »

Pour passer de la théorie à la pratique, les bilans de santé classiques atteignent leurs limites. S’appuyer uniquement sur des questionnaires et une biologie standard ne suffit pas, insiste Fabrice Denis. « On peut faire tourner de l’intelligence artificielle sur ces données, mais sans mesures objectives profondes, on reste sur une estimation de risque, pas sur une mesure du vieillissement », explique-t-il. La prévention dite « 3.0 » repose dès lors sur la construction d’un jumeau numérique, conçu non comme un diagnostic autonome, mais comme un outil de modélisation intégrant des centaines de données objectives. Trois piliers structurent cette approche.

Le premier est l’imagerie corps entier. Loin d’être un luxe, un scanner à faible dose permet d’établir une image de référence dès 40 ou 50 ans. Il objectivise notamment le score calcique coronarien, marqueur indépendant du risque cardiovasculaire. « Quand on cherche, on trouve », résume Fabrice Denis, citant une étude où 26 % des scanners réalisés en traumatologie révélaient des anomalies fortuites cliniquement actionnables.

Le deuxième pilier est la pharmacogénétique. L’analyse des 27 cytochromes hépatiques permet d’anticiper le métabolisme de plus de 120 médicaments couramment prescrits. « Tout le monde possède au moins un variant sur un quart de ces cytochromes », souligne le Pr Denis. Ignorer ces données expose à des inefficacités thérapeutiques ou à des toxicités évitables, comme le risque thrombotique lié aux œstrogènes chez les porteuses d’une mutation du facteur V.

Enfin, les horloges biologiques (épigénétiques et protéomiques) permettent de quantifier le vieillissement global, mais aussi organe par organe, et surtout d’en suivre l’évolution dans le temps.

Viabilité économique et perspectives thérapeutiques

L’intérêt de cette approche dépasse largement le diagnostic. Il est aussi motivationnel. « Dire à un patient qu’il doit arrêter de fumer reste abstrait. Lui montrer que ses poumons présentent un âge biologique supérieur de quinze ans à son âge civil produit un choc. Chiffrer les choses change tout », insiste le Pr Denis. Plus encore, la possibilité de mesurer une amélioration après quelques mois de changement de mode de vie renforce l’adhésion.

Si l’âge chronologique est immuable, l’âge biologique reste en partie modulable. « À 40 ans, corriger durablement son mode de vie peut représenter jusqu’à 24 années d’espérance de vie supplémentaires. Même à 70 ans, le gain potentiel reste de l’ordre de cinq ans », souligne le spécialiste français.

Cette médecine de précision a un coût, mais son rendement apparaît élevé. Les modélisations présentées suggèrent qu’un programme structuré de prévention, intégrant imagerie et bilans réguliers, pourrait générer un retour sur investissement de six euros pour un euro investi, avec un point d’équilibre atteint en une quinzaine d’années. « On n’est pas dans la prédiction au mois près, mais dans la mesure d’une dynamique : savoir si ce que l’on met en place fonctionne ou non », insiste-t-il.

Au-delà de la nutrition et de l’activité physique, la recherche explore désormais des thérapies ciblant les mécanismes du vieillissement. Les sénolytiques, capables d’éliminer les cellules sénescentes, font l’objet d’une trentaine d’essais randomisés. Les résultats préliminaires, encore exploratoires, suggèrent une bonne tolérance et ouvrent la voie à de futures applications en prévention. « On ne cherche que du corrigeable », rappelle Fabrice Denis. Plus qu’une promesse d’immortalité, cette approche vise un objectif pragmatique et mesurable : réduire la durée de la maladie au profit d’une vie plus longue en bonne santé, preuves à l’appui.

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