Le Grand Hôpital de Charleroi s’est doté, en février 2024, d’un laboratoire d’intelligence artificielle chargé d’encadrer et de superviser l’ensemble des projets d’IA de l’institution. Pour le Dr Marie Detrait, Chief Medical Informatics Officer, et le Dr Ghislain Vandenbosch, ancien président du Conseil médical et chef de pôle de l’imagerie médicale, cette structuration répond à l’afflux de solutions proposées aux hôpitaux et à la nécessité d’un pilotage centralisé, à la fois médical, technique, légal et budgétaire.
Au GHdC, la sélection des outils doit d’abord partir du terrain. « Premièrement, la demande doit venir des utilisateurs. Au Laboratoire d'intelligence artificielle (LAB-IA) du GHdC, nous recevons les demandes des utilisateurs qui viennent proposer un projet ou celles d’utilisateurs qui ont déjà repéré une firme technologique avec laquelle ils viennent nous présenter un projet », explique le Dr Marie Detrait.
Une évaluation multidimensionnelle avant validation
Chaque demande fait ensuite l’objet d’une évaluation structurée. « Nous examinons le projet sous tous ses angles : financier, légal, technique, ergonomique… Nous questionnons le modèle. Est-il correct ? A-t-il de bonnes métriques ? Est-il reproductible ? A-t-il été testé et utilisé ailleurs ? Fait-il l’objet d’une publication ? Qu'est-il prévu pour la surveillance, une fois le modèle déployé ? » Une fois cette analyse menée, « les utilisateurs présentent le projet en Commission médicale informatique, puis au CODIR pour valider le budget. Si le budget est accepté, nous reprenons la main ».
Une réponse à la pression industrielle
Cette organisation vise aussi à éviter une multiplication d’initiatives isolées au sein des services. « Oui, nous sommes fort courtisés par l’industrie », observe le Dr Marie Detrait. Dans l’imagerie médicale, le Dr Ghislain Vandenbosch dit avoir vu évoluer les pratiques. « Par le passé, le chef de service de radiologie, le délégué responsable de l’informatique, le chef de projet en imagerie médicale discutaient entre eux de l’intérêt à adopter une nouvelle solution. On ne faisait pas une analyse précise sur les connexions nécessaires et sur les impacts du nouveau produit sur les autres solutions. Or, il faut avoir une vue d’ensemble avant de se lancer dans un nouveau projet. C’est pourquoi, aujourd’hui, tout ce qui se rapporte à l’IA se doit de passer par notre laboratoire. »
Un périmètre large, au-delà du médical
Le périmètre dépasse l’activité strictement clinique. « Toutes les solutions, médicales et non médicales », précise le Dr Marie Detrait. Le laboratoire travaille notamment sur l’élaboration de procédures et sur des usages documentaires. « On peut faire du RAG (Retrieval-Augmented Generation) pour aller rechercher des procédures spécifiques ou répondre à des questions spécifiques à partir d’une base documentaire. » Un avatar consacré à l’hygiène hospitalière est actuellement en test. « Il recense un ensemble de 100 procédures. Les infirmières peuvent poser une question à cet avatar qui va leur répondre en analysant les 100 procédures et présenter un lien vers une documentation. »
Un choix technologique européen
Le GHdC utilise par ailleurs des modèles européens. « Nous travaillons avec les modèles de Mistral AI. Nous utilisons aussi Mistral-Medical-Lora pour effectuer des tâches très spécifiques. Nous utilisons ces outils depuis le mois de décembre 2025. Nous sommes en train de les prendre en main, de les questionner, de récupérer des réponses et de développer de l'applicatif pour nos utilisateurs. Nous avons fait le choix de rester européens », souligne le Dr Marie Detrait.
Un encadrement strict des usages
Les deux interlocuteurs insistent aussi sur la nécessité de cadrer les usages. « Ils utilisent déjà ChatGPT pour chercher un diagnostic anonyme. Par contre, on ne peut pas utiliser ce type de solutions avec des données de patients », relève le Dr Ghislain Vandenbosch. L’utilisation de solutions personnelles au sein de l’hôpital n’est, selon lui, pas acceptable. « À l’hôpital, c’est une très mauvaise idée, voire franchement interdit. » Le Dr Marie Detrait ajoute qu’« une charte » a été rédigée, « dans laquelle tout est vraiment très bien décrit, y compris les solutions qui sont à bannir ».
Ne pas réduire l’IA aux seuls LLM
Les responsables du LAB-IA rappellent aussi que l’IA hospitalière ne se limite pas aux grands modèles de langage. « Il faut bien distinguer dans les solutions IA les LLM, les IA génératives, des autres solutions. Parce que la détection de l'état réfractaire primaire à la chimiothérapie est un modèle de machine learning qui n'a rien à voir avec l'IA générative », explique le Dr Marie Detrait. « J'ai parfois l'impression que les gens pensent que l'IA se résume à Chat GPT ou à l'IA générative. Ce n’est pas le cas. Il y a du machine learning pur avec des algorithmes qui peuvent être dédiés à certaines tâches, des réseaux neurones par exemple ou XGBoost peuvent réaliser certaines tâches. »
Un investissement stratégique
L’hôpital assume un investissement propre dans ce domaine. « C’est un choix stratégique. Même si la création du Lab-IA représente un investissement pour l’hôpital, faire appel à des prestataires extérieurs coûterait plus cher », avance le Dr Marie Detrait. L’IA peut aussi, selon elle, améliorer certains processus administratifs. « Elle permet, par exemple, de trouver des montants qui n’ont pas été correctement facturés ou oubliés. Notre objectif n’est pas de remplacer les personnes par des agents IA, mais de mettre le doigt sur certaines tâches qui n'ont pas été effectuées jusqu'au bout. »
Un modèle appelé à se diffuser
Pour le Dr Ghislain Vandenbosch, ce type de structure pourrait se développer ailleurs. « En Wallonie, certainement. Dans les autres hôpitaux, c’est souvent le CMIO et/ou la direction médicale qui gèrent ces dossiers. Il y a un momentum pour créer ce type de structures parce que de nombreuses propositions de solutions IA arrivent dans les hôpitaux. Il vaut mieux que toutes les demandes passent par une seule structure, plutôt que d’avoir des départements ou des services qui passent des accords avec des fournisseurs sans tenir compte de l’ensemble de process. » Le Dr Marie Detrait rappelle enfin qu’il faut aussi « analyser le RGPD, les règlements européens, les tenants et les aboutissants ».
Se former sans attendre
Les deux médecins estiment qu’il y a désormais urgence à se former. « C'est le moment. C’est maintenant qu'il faut se former, qu'il faut apprendre à travailler ce type d'outils. Il ne faut pas en avoir peur, parce que l’IA va vraiment booster la carrière des médecins », conclut le Dr Marie Detrait.
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