« l’IA mène à une surcharge et à une fatigue décisionnelle des médecins » ( Dr J-M Desmet )

À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose dans les pratiques médicales, la question de son impact sur les soignants devient centrale. Lors d’un congrès consacré aux soft skills à la Clinique Saint-Luc Bouge, le Dr Jean-Marc Desmet alerte sur une triple surcharge — informationnelle, décisionnelle et émotionnelle — et plaide pour renforcer l’intelligence collective afin de préserver la qualité des soins et la santé des équipes.

La Clinique Saint-Luc Bouge organisait ce jeudi une journée de congrès dédiée aux soft skills, sous la thématique : « Cultiver nos forces humaines à l’ère de l’IA ». Pour le Dr Jean-Marc Desmet, médecin interniste-néphrologue, auteur de La boîte à outils des soft skills en santé, conférencier et formateur, « plus la médecine devient technologique, plus la relation devient thérapeutique ». Il ajoute : « On va devoir faire mieux avec moins et nous devrons donc le faire ensemble. L’IA ne doit pas nous empêcher de penser ensemble. »

L’alliance par le sens… selon lui : « Nous devons prendre soin de tous les soignants dans l’hôpital et aussi du reste du personnel. Un médecin malade, c’est 1 000 patients en souffrance. »

Triplement surchargés

Ayant posé le cadre, il insiste : « Les médecins et les autres acteurs des soins doivent intégrer cette capacité de voir l’IA pour ce qu’elle est… un outil… et l’adopter. Ceux qui pensent encore faire sans l’IA se mettent le doigt dans l’œil. Pour moi, le chaînon manquant entre l’intelligence humaine et l’IA est l’intelligence collective, l’intelligence collaborative. L’IA transforme nos quotidiens à une vitesse vertigineuse, transforme notre cognition professionnelle. »

Selon lui, l’IA a trois impacts sur les soignants : « Elle nous crée une surcharge informationnelle (les connaissances médicales doublent très rapidement : on est surchargé au niveau informationnel), une surcharge décisionnelle (et une problématique de fatigue décisionnelle) et une surcharge émotionnelle. »

Des médecins épuisés

Si l’IA ne va pas s’arrêter de progresser, « les patients seront toujours là, mais nous, on a un temps limité et on reste des humains. S’il y a une hausse du burn-out, de l’épuisement professionnel, c’est parce qu’à un moment donné, le rythme n’est pas soutenable. Pour pouvoir soutenir ce rythme, il faudra passer par ce fameux chaînon manquant qu’est l’intelligence collective et collaborative. »

Pour lui, des protections face à l’IA existent : « Il faudra faire attention à la qualité des décisions (le discernement, l’esprit critique que vous évoquiez), la qualité des relations (la capacité d’empathie, de rentrer en contact avec les personnes, facteur d’efficacité clinique prouvé). La santé mentale des soignants est essentielle. Dans quelques mois, dans quelques années, certains protocoles seront mieux établis par l’IA, mais le rôle des soignants sera encore plus dans l’accompagnement des personnes. »

Un hôpital technologiquement fort

De son côté, Adrien Dufour, directeur de la Clinique Saint-Luc Bouge, s’est notamment arrêté sur la question du temps : « L’IA nous promet du gain de temps. Mais gagne-t-on vraiment du temps ? La question est importante parce que le temps est la matière la plus précieuse. Les outils existent… mais leurs effets s’additionnent plus vite que la propre capacité de gouvernance. Nous avançons alors dans une logique où nous manquons de choix clairs. »

Il en appelle à un hôpital fort demain : « Le vrai enjeu n’est pas le gain de temps mais le choix du temps. L’hôpital de demain devra être technologiquement fort, humainement mature, éthiquement lucide, soutenable pour les équipes et juste pour les patients. Il devra être humain, innovant, durable, engagé et lucide. »

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