Publié le 29 mai par la Chambre et le Sénat, un rapport consacré à l'intelligence artificielle livre un message clair pour le secteur des soins : l'Europe entend accélérer le déploiement de l'IA dans des domaines comme la santé, mais refuse de le faire au détriment de la confiance, de la transparence et de la protection des citoyens. Les intervenants réunis lors de la conférence interparlementaire de Nicosie ont plaidé pour une utilisation de l'IA qui renforce le jugement humain plutôt qu'elle ne le remplace.
L’intelligence artificielle n’est plus considérée comme une technologie d’avenir mais comme une réalité déjà présente dans la recherche, l’enseignement, les services publics et les soins de santé. C’est l’un des constats centraux du rapport adopté à la suite de la conférence interparlementaire organisée le 15 janvier 2026 sous présidence chypriote du Conseil de l’Union européenne.
Pour Annita Demetriou, présidente de la Chambre des représentants de Chypre, l’IA offre « des opportunités sans précédent » mais soulève également des défis majeurs. Elle a rappelé que les systèmes d’IA « ne sont pas neutres » et reflètent non seulement les connaissances humaines mais aussi « les préjugés, les inégalités actuelles et les structures de pouvoir en place ».
Cette réalité revêt une importance particulière pour le secteur des soins, où les algorithmes sont appelés à jouer un rôle croissant dans l’aide au diagnostic, l’analyse de données médicales ou encore l’organisation des parcours de soins.
L’humain doit rester au centre
Invité de la conférence, le commissaire européen à la Démocratie, à la Justice, à l’État de droit et à la Protection des consommateurs, Michael McGrath, a insisté sur la nécessité de maintenir un contrôle humain sur les décisions importantes.
Selon lui, l’IA peut aider à améliorer l’efficacité des institutions, détecter les fraudes ou faciliter l’analyse de grandes quantités d’informations. « Utilisée de manière responsable, l’IA renforce le jugement humain au lieu de s’y substituer », a-t-il déclaré.
Le commissaire a également rappelé que le règlement européen sur l’intelligence artificielle interdit désormais certaines pratiques jugées inacceptables, notamment les systèmes manipulateurs ou trompeurs et certaines formes de contenus générés artificiellement destinés à influencer l’opinion publique.
Les intervenants ont souligné que cette vigilance est particulièrement importante lorsque des systèmes d’IA influencent l’accès à des services essentiels tels que l’emploi, le crédit ou les soins de santé.
Des bénéfices attendus pour les soins
Le rapport souligne à plusieurs reprises le potentiel de l’IA pour améliorer l’efficacité des systèmes de santé et répondre à certaines pressions croissantes pesant sur les professionnels.
Plusieurs experts ont estimé que les technologies d’IA pourraient contribuer à accroître la productivité, soutenir la prise de décision et améliorer l’organisation des services, à condition de rester encadrées par des règles strictes garantissant la sécurité, la responsabilité et la transparence.
Des alertes déjà formulées en Belgique en 2018
Le rapport rappelle également que plusieurs des débats actuels ne sont pas nouveaux. Lors de la conférence, la sénatrice Katia Segers a évoqué le rapport d’information sur l’intelligence artificielle publié par le Sénat belge en 2018.
« Les conclusions de ce rapport, les opportunités et les risques qu'il mentionne sont toujours d'actualité », a-t-elle déclaré. Elle a toutefois regretté que « beaucoup des recommandations n'ont pas été mises en œuvre, ni en Belgique, ni en Europe ».
La sénatrice a notamment insisté sur l’importance de la littératie numérique, déjà identifiée comme une priorité il y a huit ans. Selon elle, l’Europe continue à réagir trop lentement face à la vitesse de développement des technologies d’intelligence artificielle. « Nous laissons aux grandes plateformes la possibilité de prendre une avance que la réglementation ne peut pas suivre », a-t-elle averti.
Pour Katia Segers, l’intelligence artificielle générative place aujourd’hui les démocraties dans une situation comparable à un « Far West » numérique. Tout en reconnaissant les opportunités offertes par ces technologies, elle a appelé à renforcer rapidement les règles encadrant leur utilisation afin de garantir que l’IA reste au service de l’intérêt général.
La confiance comme condition du déploiement
Les participants à la conférence ont estimé que l’acceptation de l’IA dépendra largement de la confiance que les citoyens et les professionnels lui accorderont.
Pour Vasiliki Triga, spécialiste des questions de démocratie numérique à l’Université de technologie de Chypre, l’enjeu ne consiste pas seulement à réglementer davantage mais aussi à renforcer la culture numérique. Les professionnels comme les citoyens doivent comprendre le fonctionnement des systèmes d’IA afin d’en identifier les limites, les biais éventuels et les risques de manipulation.
Plusieurs intervenants ont également rappelé que certaines professions fondées sur la relation humaine conserveront un rôle irremplaçable. Le rapport cite explicitement les soins de santé parmi les secteurs où l’intelligence artificielle doit être conçue comme un outil d’assistance plutôt que comme un substitut aux professionnels.
« Certaines fonctions où l’homme joue un rôle crucial – comme dans les soins de santé, la psychologie et l’aide sociale – doivent non seulement être préservées, mais aussi renforcées », a souligné le professeur chypriote Marios Phellas.
Au terme des débats, un consensus semble se dégager : l’IA pourrait devenir un levier important d’innovation pour les soins de santé européens, mais uniquement si son développement reste fondé sur des principes de transparence, de responsabilité et de contrôle humain. Une ligne directrice que l’Union européenne entend désormais inscrire durablement dans sa stratégie numérique.
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