Lors du 1er congrès de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS), plusieurs experts ont alerté sur la multiplication des risques susceptibles de perturber durablement les soins. Cyberattaques, crises énergétiques, conflits hybrides ou ruptures d’approvisionnement ne relèvent plus de scénarios théoriques.
Face à des menaces qui peuvent rendre indisponibles les systèmes informatiques, les données ou certaines ressources essentielles, la résilience et la continuité des soins deviennent des priorités stratégiques pour les établissements de santé.
Cyberattaques, conflits et continuité des soins
Pour Reinoud Reynders, IT-manager Infrastructure & Operations à l’University Hospital Leuven, la question n’est plus de savoir si une cyberattaque surviendra, mais dans quel état de préparation l’organisation se trouvera lorsqu’elle se produira. Dans un hôpital, la cybersécurité conditionne en effet la capacité à identifier les patients présents, à poursuivre les traitements et à accéder aux informations indispensables lorsque le réseau, les données ou les ordinateurs deviennent indisponibles.
Les auteurs d’attaques relèvent généralement de trois catégories : les hacktivistes, les groupes soutenus par des États et l’e-crime. Les premiers agissent au nom d’une cause, les seconds poursuivent des objectifs géopolitiques ou d’espionnage, tandis que les troisièmes recherchent un gain financier. L’e-crime demeure aujourd’hui la menace la plus fréquente. Sa logique est opportuniste : viser les victimes les plus faciles, avec un effort limité et une probabilité élevée de paiement.
Les établissements de soins constituent des cibles attractives. Ils reposent sur des systèmes électroniques, manipulent des données sensibles et fonctionnent dans des environnements ouverts et complexes. Le ransomware reste l’attaque emblématique. Les attaquants pénètrent généralement dans le système via des identifiants volés, une campagne de phishing ou une vulnérabilité logicielle. Une fois à l’intérieur, ils explorent le réseau, recherchent d’autres accès, identifient les systèmes critiques, neutralisent les sauvegardes, exfiltrent les données puis chiffrent les systèmes de production.
L’organisation peut alors être confrontée à une double extorsion : une première demande de rançon pour récupérer les systèmes et une seconde pour éviter la publication ou la vente des données volées. L’impact dépend notamment de la rapidité de détection, de la qualité des sauvegardes et des capacités de restauration. Une telle attaque peut perturber les outils informatiques pendant des jours, des semaines, voire des mois.
Selon Reinoud Reynders, l’intelligence artificielle accélère encore plusieurs étapes de ces attaques. Elle facilite l’identification des vulnérabilités, adapte les logiciels malveillants aux environnements rencontrés et permet à des non-spécialistes de développer rapidement des applications ou des sites web potentiellement insuffisamment sécurisés.
La protection repose sur des mesures techniques mais aussi sur les comportements individuels : prudence face aux liens et pièces jointes, authentification multifactorielle, mises à jour rapides, séparation des identifiants privés et professionnels et signalement immédiat des situations inhabituelles.
Au-delà de la prévention, chaque service devrait déterminer à l’avance quelles activités devront être maintenues sans ordinateur, quelles données minimales resteront nécessaires et comment ces informations seront réintégrées lors du redémarrage des systèmes. Des exercices réguliers permettent d’identifier des failles concrètes, comme une procédure disponible uniquement en format numérique ou un numéro de téléphone inaccessible sans intranet.
Les soins en temps de conflits
Cette réflexion rejoint celle développée par Steven Vermeren, expert belge en planification d’urgence. Selon lui, les systèmes de soins évoluent désormais dans un environnement où les crises systémiques, les conflits hybrides, les cyberattaques, les ruptures d’approvisionnement et les crises énergétiques tendent à s’additionner et à se renforcer mutuellement.
Lors d’une visite en Ukraine, le maire ad interim de Kherson résumait cette réalité par une formule destinée aux villes européennes : « You are already in a hybrid war ». Pour Steven Vermeren, les sociétés occidentales continuent souvent à se préparer aux crises déjà connues, alors que les menaces actuelles sont plus complexes, transfrontalières et durables.
Une guerre peut provoquer une crise énergétique, une action hybride entraîner une coupure d’électricité et perturber les soins, tandis qu’une rupture logistique peut affecter l’approvisionnement en médicaments ou en matériel. Dans ce contexte, les hôpitaux occupent une position particulière : ils peuvent être directement touchés par la crise alors même que la société attend d’eux qu’ils restent opérationnels.
Après la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a renforcé son architecture de préparation et de résilience. Toutefois, la mise en œuvre concrète reste largement locale. En Belgique, la fragmentation des compétences complique encore cet exercice.
Steven Vermeren rappelle que les soins reposent sur une chaîne complexe de dépendances : personnel, médicaments, équipements, systèmes numériques, données, énergie, eau, bâtiments et transports. La prestation de soins n’en constitue que la couche visible. Lorsqu’un maillon cède, c’est l’ensemble du système qui peut être fragilisé.
Dans cette perspective, la redondance ne doit pas être considérée comme un gaspillage mais comme une marge de sécurité. Les établissements de santé ont longtemps été poussés vers une logique d’efficience maximale. Or, un système optimisé pour la performance n’est pas nécessairement préparé à absorber des chocs majeurs.
Enfin, la résilience dépend également des personnes. Le bien-être, la sécurité psychologique et la tranquillité d’esprit du personnel contribuent directement à la capacité de réponse en situation de crise. Elle dépasse également les murs de l’hôpital : les soins reposent sur un écosystème local associant institutions, acteurs sociaux, réseaux informels et citoyens. Préserver cet écosystème constitue une condition essentielle de la continuité des soins lorsque l’environnement devient instable.
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