On se demande comment faire « adopter » l'intelligence artificielle par les équipes de terrain. C'est la mauvaise question. La bonne est la suivante : comment gagner d'abord la confiance que le papier possède déjà, pour offrir ensuite ce qu'il ne pourra jamais ? C'est la réflexion que propose Valentin Dirken, ambulancier au sein de l'aide médicale urgente 112, intervenant à la Solvay Brussels School of Economics and Management (ULB) et concepteur de technologies pour les services d'urgence.
Regardez une équipe d'urgence travailler. Des gestes précis, des décisions prises en quelques secondes, une coordination silencieuse. Et sur la civière, souvent, un partenaire que l'on sous-estime : le papier. Il est instantané. Pas de mot de passe. Pas de réseau, pas de batterie, pas de mise à jour. Il ne plante jamais. Dans un métier où l'on prépare le pire, c'est une fiabilité redoutable. Si le papier occupe cette place, ce n'est pas par nostalgie : c'est qu'il a gagné, depuis longtemps, la confiance de ceux qui l'utilisent.
Alors oublions le mot « adoption ». Il laisse entendre qu'il faudrait convaincre le terrain de se mettre à la page. Les ambulanciers ne sont pas en retard sur la technologie : ils manipulent chaque jour des dispositifs complexes. Ils font simplement une chose que nous devrions tous faire lorsqu'une vie est en jeu : ils n'accordent leur confiance qu'à ce qui l'a méritée. La confiance ne se décrète pas. Elle se gagne.
Cinq exigences
Posons la vraie question : plutôt que de chercher à leur faire adopter l'IA, demandons-nous ce qu'un outil doit accomplir pour valoir le papier. La réponse tient en cinq exigences. Être aussi rapide : pas un geste de plus que pour écrire. Aussi simple : être compris en une seconde, dans le bruit et l'urgence. Aussi robuste : fonctionner sans réseau, là où se génère l'information la plus précieuse. Ne jamais perdre une donnée. Et laisser la décision à l'humain, parce que c'est lui qui en répond.
Ce niveau d'exigence est une chance, pas une contrainte. Il nous donne un critère clair et sans complaisance pour juger toute technologie qui veut entrer dans la chaîne des services d'urgence. La question n'est plus : « Est-ce impressionnant en démonstration ? » Elle devient : « Est-ce digne de confiance à trois heures du matin ? » Le jour où un outil atteint ce niveau, il n'y a plus rien à convaincre. Lorsqu'une solution tient cette promesse, la confiance suit, et elle vient vite.
Et c'est seulement là que tout commence. Une fois cette confiance gagnée, le numérique tient une promesse que le papier ne pourra jamais tenir. Le papier consigne. Il ne calcule pas. Une bonne technologie, elle, veille en même temps que l'équipe : elle suit une tendance, vérifie un score, alerte sur une dégradation avant même qu'elle ne soit visible. Là où le papier reste sur la civière, la donnée voyage et prépare l'hôpital avant même que le patient n'arrive. On remplit le document papier une fois, de mémoire, parfois une heure plus tard. La parole, elle, se saisit à l'instant du geste. Et cette donnée, bien protégée, ne dort plus dans une archive : elle peut servir d'une intervention à la suivante et faire progresser l'ensemble. Voilà ce que nous sommes en droit d'attendre : non pas remplacer le stylo, mais faire ce que lui ne pourra jamais faire.
Une exigence qui protège tout le monde
C'est ainsi que l'IA devrait entrer dans les services d'urgence : ni comme une révolution qu'on impose, ni comme une menace qu'on repousse, mais comme une candidate qui doit d'abord faire ses preuves pour mieux nous emmener plus loin. Et cette exigence protège tout le monde. Le patient, qui mérite des outils éprouvés par la recherche et sur de vraies missions. L'équipe, à qui l'on doit une chaîne de responsabilité claire dès qu'une suggestion automatisée entre dans sa prise de décision. Et la technologie elle-même : rien ne ruine la confiance aussi durablement qu'une promesse survendue qui s'effondre au premier écart.
En fin de compte, la légitimité du jugement appartient à celui qui affronte le risque, au plus près du patient. Cette confiance ne s'achète pas dans une brochure : elle se prouve sur le terrain, une intervention après l'autre.
Dès lors, la question n'est pas de savoir si les soignants feront confiance à l'IA. Elle est de savoir si l'IA se montrera digne de la leur.
Publié initialement dans La Libre
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