Dix ans d’études de médecine : une aberration à l’ère de l’IA ?

Laurent Alexandre qualifie de « masochiste » le fait de s’inscrire aujourd’hui en médecine dans la forme actuelle des études. Le Dr Philippe Devos partage le diagnostic, mais insiste : raccourcir ne suffit pas, il faut surtout réorienter.

Dix ans. C’est la durée nécessaire pour devenir médecin généraliste en France et en Belgique. Pour Laurent Alexandre, ce chiffre est devenu intenable à l’heure de l’intelligence artificielle. Lors de son audition devant la mission d’information de l’Assemblée nationale française, le 7 avril 2026, le chirurgien et essayiste n’a pas mâché ses mots : « Il est masochiste de faire des études de médecine aujourd’hui. »

Il ne dit pas cela en boutade. Pour le Dr Alexandre, la formation médicale actuelle est « totalement déconnectée de la technologie » et, paradoxalement, allongée « au moment où il fallait raccourcir la durée des études médicales et changer radicalement ce qu’on apprend à nos jeunes collègues médecins ». Dès aujourd’hui, avant même les progrès à venir de l’IA, l’association médecin + IA produit, selon lui, de moins bons résultats que l’IA seule. Continuer à former des médecins comme si cela n’était pas le cas revient, dit-il, à envoyer les étudiants « au casse-pipe ».

Raccourcir : oui. Mais pour quoi faire ?

Philippe Devos adhère « entièrement » au principe d’un raccourcissement. Mais il y met une condition ferme : « raccourcir, à condition de réorienter ». Pour lui, le problème n’est pas seulement la durée des études, c’est aussi leur contenu.

Il pointe trois chantiers concrets. D’abord, enseigner la gestion des biais cognitifs : apprendre au médecin à reconnaître ses propres raccourcis de raisonnement, mais aussi les biais propres à l’IA avec laquelle il travaillera. Ensuite, construire et utiliser une base de données de référence pour « aller plus loin, que ce soit pour le médecin ou l’IA ». Enfin, rendre la formation « 100 % utile » en éliminant ce qui ne relève pas de l’apprentissage médical : « Arrêter de faire perdre du temps à l’étudiant en lui demandant de faire du secrétariat à l’hôpital. Il est là pour apprendre, pas pour faire la secrétaire. »

Un changement qui ne viendra pas d’en bas

Les deux interlocuteurs partagent un même pessimisme sur les chances d’une réforme spontanée. Laurent Alexandre décrit, en France, une réflexion institutionnelle « beaucoup trop lente par rapport à la réalité technologique ». On ne peut plus organiser la formation sur une base décennale quand « chaque semaine, il y a une nouvelle version de l’IA qui nous challenge un peu plus ». « Il y a le feu au lac », résume-t-il.

Philippe Devos va dans le même sens, avec la même franchise : les changements nécessaires supposent « la volonté de vraiment former au-delà des besoins à remplir d’un service médical professoral ». Mais il reste sceptique quant à un changement qui viendrait du terrain. « Je ne crois pas que cela viendra d’un bottom up, malheureusement. »

Cette impasse structurelle est d’autant plus préoccupante que la technologie n’attend pas. Pendant que les universités réfléchissent, les modèles d’IA progressent. Et les premiers à en payer le prix ne seront pas les enfants de l’élite, qui sauront s’adapter dans tous les cas. Ce seront, selon Laurent Alexandre, « les enfants des classes moyennes et des classes populaires qu’on envoie au casse-pipe ».

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