« Il faudrait demander l’autorisation de l’IA avant de prescrire » (Dr Laurent Alexandre)

Auditionné par une mission d’information de l’Assemblée nationale française sur l’IA et l’éducation, le médecin Laurent Alexandre y a glissé une grenade : l’IA surpasse déjà les médecins dans certaines tâches, et il serait éthiquement raisonnable d’exiger son aval avant toute prescription. Un point de vue radical, que tous ne partagent pas.

Il n’est pas homme à mâcher ses mots. Laurent Alexandre, médecin, chirurgien et essayiste, était auditionné le 7 avril 2026 par une mission d’information de l’Assemblée nationale française consacrée aux conséquences de l’IA sur l’éducation et la culture. Mais au fil du débat, c’est la médecine qu’il mobilise comme cas le plus spectaculaire. La phrase la plus frappante : « Médecin plus IA, c’est moins bien qu’IA sans médecin. »

Laurent Alexandre ne théorise pas depuis une chaire. Il se met lui-même en cause. « Ayant passé onze années de ma vie pour avoir la qualification en chirurgie, je le regrette profondément, mais c’est une réalité. » Le chirurgien assume son propre déclassement. Il s’appuie sur des travaux menés à Cambridge et à Harvard, qui montrent selon lui que la complémentarité entre médecin et IA est « tout sauf évidente », même s’il précise, en fin de séance, qu’il ne faut pas « surjouer l’opposition » : la complémentarité n’est pas impossible, elle est simplement un combat, « loin d’être gagnée d’avance ».

Une intelligence qui écrabouille

Pour le Dr Alexandre, l’IA n’est pas un outil. Elle est intelligente. Véritablement. « Claude Opus 4.6 est beaucoup, beaucoup plus intelligent que moi dans tous les domaines. Il m’écrabouille en médecine », explique-t-il, en guise d’exemple, aux députés. Ce qui l’amène à qualifier de « masochiste » le fait de s’engager aujourd’hui dans des études de médecine dans leur forme actuelle : dix ans de formation « totalement déconnectée de la technologie », qu’on a allongées au moment où il aurait fallu, selon lui, les raccourcir.

Les chiffres qui circulent dans les coulisses de la Silicon Valley donnent le vertige. Le coût d’un token (l’unité élémentaire d’intelligence artificielle) est divisé par quarante chaque année. En deux ans, par 1 600. « L’intelligence ne vaut rien », tranche Laurent Alexandre dans sa verve habituelle. Alors que celle du médecin, formé pendant dix ans, coûte une fortune à la société et à l’individu.

Prescrire sans IA : une question éthique posée

La thèse du médecin français ne s’arrête pas au constat. Elle projette une trajectoire. Selon lui, nous approchons du moment où il sera déontologiquement problématique pour un médecin de poser un diagnostic ou de rédiger une ordonnance sans l’appui d’une IA. « Il serait d’ailleurs aujourd’hui, d’un point de vue éthique et déontologique, raisonnable que nous, médecins, soyons obligés de demander l’autorisation de l’IA avant de faire une prescription », affirme-t-il devant la mission parlementaire. Une position qu’il formule comme une proposition personnelle, non comme un état du droit.

Ce qui reste irremplaçablement humain

Au-delà du diagnostic, la médecine est aussi une présence, une écoute, une relation de soin. Le Pr Luc Ferry, ancien ministre de l’Éducation en France, également auditionné lors de la même séance, l’a rappelé : certains métiers restent irremplaçables précisément parce qu’ils sont profondément humains. Le médecin de demain sera peut-être celui qui, mieux que l’algorithme, saura annoncer un cancer, naviguer dans les zones grises de la fin de vie ou décoder le non-dit d’un patient qui n’ose pas dire ce qu’il a vraiment.

Ce qui est certain, c’est que le débat est désormais posé. Et qu’il ne peut plus être ignoré : comment évolue la responsabilité du praticien à mesure que les outils d’aide à la décision se généralisent ? Qui est responsable en cas d’erreur quand un système d’IA a orienté la décision médicale ? Ces questions émergent dans tous les systèmes de santé occidentaux, en Belgique comme ailleurs. Même si elles restent, pour l’heure, largement ouvertes.

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