« Nous sommes devenus des clicologues » ( Dr Sophie Haumont )

Pénurie de confrères, agendas qui débordent, surcharge administrative... Face à un système de santé qui sous-évalue le temps d'écoute au profit des actes techniques et de l'encodage de données, la Dre Sophie Haumont alerte sur une médecine de terrain débordée. Après avoir quitté l'hôpital, l’endocrinologue dresse le constat lucide d'une profession en pleine mutation et appelle les autorités à l'écoute.

J’ai travaillé une vingtaine d'années dans des hôpitaux publics et universitaires bruxellois. Je pensais combiner ma pratique privée et mon activité publique jusqu’au bout. Ma décision a été prise le jour où la direction m'a annoncé un changement de logiciel médical. On m’a expliqué que le transfert des données coûtait trop cher et qu’il fallait tout réencoder. J'ai refusé de tout recommencer une fois de plus, car j'avais déjà vécu une transition de programme médical dans un autre hôpital, exactement dans les mêmes conditions. J'aurais souhaité qu’on engage du personnel pour cela. Il est primordial de pouvoir décharger les médecins dans les hôpitaux pour diminuer les délais de rendez-vous, ce qui rendrait l’accessibilité aux soins bien meilleure pour les patients.

« La numérisation ajoute une nouvelle source de tension »

Aujourd'hui, la numérisation est pourtant censée fluidifier le système de santé. En réalité, elle ajoute une nouvelle source de tension, très chronophage. La coexistence de plusieurs réseaux de santé en Belgique et les diverses interfaces complexifient tout et engendrent des dysfonctionnements techniques. Nous avons accès à tout, c'est vrai, mais les résultats sont triés n’importe comment et en ouvrir un prend chaque fois du temps. Les patients pensent que l’on voit tout facilement, mais c’est loin d’être le cas. Il y a aussi les effets anxiogènes de l’accès direct des patients à leurs résultats médicaux, sans filtre ni explication. On doit les rassurer sur toutes les "valeurs en rouge" ! Le diabète ou les autres pathologies endocriniennes ont des répercussions sur plusieurs organes et nous obligent à prendre en charge le patient dans son ensemble. En consultation, j'ai besoin de temps pour ce suivi sur le long terme. Je me surprends parfois à me dire qu’il faudrait arrêter de regarder mes patients, sinon je devrai terminer leur rapport le soir. Pour résumer l'évolution de notre profession : nous sommes devenus des clicologues.

« J’ai perdu confiance dans l’idée d’avoir une relève »

À cette charge administrative s'ajoute une pression démographique. Je souligne que la pénurie de spécialistes est le problème central de l'accessibilité aux soins. Les effets du numerus clausus se font pleinement sentir. J’ai perdu confiance dans l’idée d’avoir une relève, et c’était pourtant prévisible. Avec plus de 6.000 patients enregistrés dans mon agenda en privé, j'ai dû fermer ma porte aux nouvelles demandes. L’offre en endocrinologues est insuffisante par rapport à la demande et risque même de s’aggraver : de nombreux spécialistes en exercice ont l’âge de la retraite, et j'ai très peu de collègues qui ont entre 50 et 65 ans.

« Installer ma pratique purement dans le privé n’a pas été la tranquillité espérée »

Face à cet engorgement, je consulte dans le privé depuis une quinzaine d'années et j’ai récemment acheté mon propre cabinet. Installer ma pratique purement dans le privé n’a pas été la tranquillité espérée. Certes, je ne jongle plus qu’avec un seul logiciel médical. Mais les mesures gouvernementales m'ont rajouté une pression financière. Ce projet de cabinet était en gestation depuis deux ans. Or, depuis que j'ai commencé à y travailler en janvier 2025, l'interdiction de facturer des suppléments aux patients bénéficiaires de l'intervention majorée (BIM) est entrée en vigueur. Je dois diminuer mes prix pour un nombre indéterminé de patients : il est impossible de savoir à l'avance combien de BIM je verrai en 2026 ou 2027, puisque ce statut peut changer d’une année à l’autre.

« Il y a BIM et BIM »

Cette interdiction vise pourtant, sur le papier, à protéger les patients les plus fragiles. Le système ne tient pas compte des situations réelles. Il y a BIM et BIM. Le statut d’intervention majorée ne reflète pas toujours la situation réelle des patients. Certains de mes patients, qui ne sont pas BIM, cumulent plusieurs emplois pour s’en sortir. À l’inverse, certains bénéficiaires de ce statut disposent de ressources plus confortables. Pour moi, le recours au secteur privé relève d’un choix assumé par le patient. Mes patients sont satisfaits du fait que j’aborde leur santé globalement et de ma disponibilité. Ils sont consentants de payer une à deux fois par an un petit supplément. Lorsqu’une aide sociale est accordée à quelqu’un, on ne contrôle pas l’usage précis qu’il en fait : c’est sa liberté. Si je veux faire payer un prix moindre à un patient (BIM ou pas), à un moment plus compliqué de sa vie, c’est mon choix et le gouvernement ne devrait pas me l’imposer.

« La valorisation du travail intellectuel me paraît indispensable »

Face à tous ces constats (pénurie, surcharge, législation rigide), il faut exprimer nos besoins et donner nos idées. La valorisation du travail intellectuel me paraît indispensable. L’écoute et l’analyse du dossier permettent de mieux cibler les examens complémentaires nécessaires.

« Une solution serait de rétablir un code de téléconsultation »

Pour améliorer les soins et l’accessibilité, une solution serait de rétablir un code de téléconsultation. L’endocrinologie, basée en grande partie sur l’analyse de résultats sanguins, se prête très bien aux téléconsultations, pour les questions et les urgences entre les rendez-vous de suivi. Actuellement, nous ne pouvons plus les facturer, ce qui ne motive pas à répondre aux multiples sollicitations. Car il n'y a rien de plus « burnoutisant », à la longue , qu'un travail non reconnu. 

« J'appelle les autorités à plus d’écoute et de respect »

Je me sens perdue et impuissante devant les décisions ministérielles. C’est pourquoi j’ai décidé de m’affilier à un syndicat, à la Société belge des endocrinologues… Et de répondre à votre sollicitation pour cette Tribune. J'appelle les autorités à plus d’écoute et de respect. Nous devons travailler ensemble pour optimiser la structure des soins et pérenniser l’avenir d’un système de santé de qualité dans notre pays.

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Derniers commentaires

  • Robin GUEBEN

    19 mars 2026

    La bureaucratie et l'administration étatistes tueront les soins de santé en Belgique. Merci pour votre constat lucide de spécialiste que je partage !

  • Philippe-Charles BUSARD

    19 mars 2026

    Merci Sophie, tellement ...exact et transposable à tellement de spécialités.

    Mickey

  • Laure Gilis

    18 mars 2026

    Je suis à 1000% d'accord avec chacun de vos mots , c'est ce que je ressens au quotient , c'est épuisant . Personne ne se rend vraiment compte de la situation pourtant au bord de l'implosion.

  • Jean Paul Daxhelet

    17 mars 2026

    Je partage votre constat: l'informatisation est pratique sous certains aspects, mais nous prends énormément de temps... que l'on ne passe plus à se préoccuper de et écouter notre patient.
    J'avais coutume de dire à mon patient, lors de la consultation, que nous étions trois dans la pièce: lui, moi et ... l'ordinateur. Il était prévenu que je regarderai davantage celui-ci que lui, mais qu'il serait bien écouté QUAND-MÊME !
    JP Daxhelet, anesthésiste

  • Valérie GODART

    16 mars 2026

    Les lourdes contraintes concernant les remboursements de médicaments en particuliers les GLP1 sont également extrêmement s penibles
    Il faut parfois retrouver des donnnes sur les prises de sang et le bmi de patients il y a 15 ans!!
    Les dossiers informatisés ne remontent pas aussi loin et les patients se voient privés de leur traitement

  • Catherine LEENS

    16 mars 2026

    ...et on s'accroche, mus par notre vocation et notre conscience professionnelle...

  • Catherine LEENS

    16 mars 2026

    Tellement vrai...