Littératie numérique dans les soins de santé : « Les médecins ne sont pas de simples exécutants » ( Dr. J.Covelliers )

Le récent plaidoyer en faveur d’un plan obligatoire de littératie numérique dans les soins de santé, tel qu’il a été exposé dans Numerikare, part d’une préoccupation compréhensible : les professionnels de santé doivent être en mesure de fonctionner dans un paysage de soins de plus en plus numérisé. Pourtant, ce plan laisse chez de nombreux médecins un sentiment mitigé. Non parce qu’ils seraient opposés à la numérisation — bien au contraire — mais parce qu’une nouvelle fois, une approche descendante est privilégiée, sans attention suffisante au soutien du terrain, à la formation et au coût réel.

Soyons clairs : les compétences numériques sont aujourd’hui indispensables dans les soins de santé. Les dossiers médicaux électroniques, les plateformes eHealth, l’échange de données et l’intelligence artificielle ne relèvent plus de la science-fiction. Les médecins y travaillent quotidiennement et portent, en outre, la responsabilité clinique de leurs conséquences. C’est précisément pour cette raison que ce thème mérite davantage de sérieux et de prudence qu’une obligation imposée d’en haut.

Commencer par les bases : formation et accompagnement

Ce qui fait défaut dans le plan actuel, c’est la reconnaissance fondamentale de l’hétérogénéité du corps médical. Les compétences numériques varient fortement selon les générations, les disciplines et les environnements de travail. Un cadre obligatoire, sans investissement préalable dans des formations larges et orientées vers la pratique, risque de ne pas émanciper, mais de frustrer. La littératie numérique ne progresse pas par des normes, mais par l’accompagnement, le temps et le soutien sur le lieu de travail.

Il est frappant de constater que ce n’est qu’à partir de 2028 que la formation de base prévoit une attention structurelle à ce thème, alors que l’on attend, dans l’intervalle, de la génération actuelle de médecins qu’elle s’intègre sans difficulté dans un écosystème numérique toujours plus complexe. Cette attente n’est ni réaliste, ni équitable.

La numérisation descendante n’est pas neutre

La numérisation est souvent présentée comme une évolution neutre et inévitable. Elle ne l’est pas. Tout système numérique intègre des choix : en matière de flux de travail, de rapports, de contrôle et de pouvoir. Lorsque ces choix sont principalement opérés par des décideurs politiques, des consultants et des structures informatiques — et non conjointement avec les médecins qui doivent travailler quotidiennement avec ces outils —, un sentiment d’aliénation s’installe.

Le ressenti selon lequel la numérisation est « imposée » n’est donc pas une réaction émotionnelle, mais la conséquence d’un manque structurel de co-création. Les professionnels de santé sont censés s’adapter à des systèmes qui partent rarement de la logique clinique, mais répondent surtout à des besoins administratifs ou politiques.

L’angle mort : le coût réel

Ce qui est trop peu nommé dans ce débat, c’est le véritable coût de la numérisation. Non seulement l’investissement financier dans les logiciels, les licences et l’infrastructure, mais surtout le coût humain et cognitif. Le temps passé devant les écrans n’est pas consacré aux patients. La charge mentale, la fragmentation de l’attention et la perte d’autonomie professionnelle sont des effets bien réels, et non des phénomènes marginaux.

Une politique sérieuse ose rendre ces coûts explicites et les mettre en balance avec les bénéfices annoncés. Aujourd’hui, cela se fait insuffisamment. La numérisation est présentée comme un progrès en soi, alors que la question de la proportionnalité et de la valeur ajoutée est à peine posée.

La numérisation exige du leadership, pas de la conformité

Si l’on prend la littératie numérique au sérieux, il faut cesser de raisonner en termes d’obligations et commencer à penser en termes de leadership professionnel. Les médecins ne sont pas de simples exécutants des politiques publiques, mais des copropriétaires du système de soins. Cela suppose de la confiance, de l’espace et de l’implication.

Une transformation numérique largement partagée ne commence pas par des normes, mais par le dialogue. Pas par des obligations, mais par des investissements dans les personnes. Pas par le contrôle, mais par une responsabilité partagée.

Celui qui souhaite réellement que la numérisation renforce les soins doit accepter de ralentir pour mieux construire. Et surtout : ne pas reléguer les médecins au rang de dernier maillon, mais les reconnaître comme partenaires centraux de cette démarche.

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Derniers commentaires

  • Yves PASTORET

    28 janvier 2026

    Lux Fiat
    Des observations qui avaient déjà lieu d’être il y a 20 ans.
    A tout le moins en 2002.
    Confrères réveillez vous.
    La numérisation peut-être , le flicage non.
    45 ans de pratique et un glissement de la notion de l’esprit critique et humaniste vers un moule uniforme de prestations conformes imposées par les technologies autoproclamés .
    A qui profite le crime?
    Ave